Le Tombement

de Daniil Harms
20 x 13 cm - broché
128 p.
Date de publication : 15/3/2005
ISBN : 2-9700444-3-9
Prix : 11.00 €

Au paroxysme d’une époque de terreur (les années 30 en Russie), les textes de Harms poussent à son terme les principes de l’avant-garde russe : autonomie de l’art, humour noir, cruauté et indifférence face au sort de l’autre, impossibilité de la communication et éclatement de la vie.

Deux hommes sont tombés d’un toit. Ils sont tombés tous les deux du toit d’une maison de quatre étages, un immeuble moderne. Une école, je crois. Ils sont descendus en position assise le long du toit jusqu’à l’extrême bord et là, ils ont commencé à tomber. Ida Markovna fut la première à remarquer leur chute. Elle était à la fenêtre dans l’immeuble d’en face et se mouchait dans un verre. Et soudain elle vit que quelqu’un commençait à tomber du toit de l’immeuble d’en face. En regardant bien, Ida Markovna remarqua qu’ils étaient carrément deux à tomber en même temps. Complètement désorientée, Ida Markovna arracha sa chemise de nuit, à l’aide de laquelle elle se mit à frotter le plus vite possible les vitres embuées, afin de mieux discerner qui pouvait bien tomber du toit. Ayant toutefois réalisé que ceux qui tombaient, de leur côté, pouvaient éventuellement la voir nue et penser Dieu sait quoi d’elle, Ida Markovna s’éloigna d’un bond de la fenêtre et se dissimula derrière un trépied en osier sur lequel il y avait eu un temps une plante en pot.

À ce moment, une autre personne remarqua ceux qui tombaient du toit. Cette personne habitait dans le même immeuble qu’Ida Markovna, mais deux étages plus bas, et elle s’appelait également Ida Markovna. À ce moment précis, elle était assise les pieds relevés sur le bord de la fenêtre et cousait un petit bouton à sa chaussure. En jetant un regard dehors, elle vit ceux qui tombaient du toit. Ida Markovna poussa un cri perçant et, ayant sauté sur ses pieds, elle se mit à ouvrir la fenêtre en toute hâte afin de mieux voir ceux qui tombaient du toit s’écraser au sol. Mais la fenêtre refusait de s’ouvrir. Ida Markovna se souvint alors qu’elle en avait cloué le bas et elle se jeta vers le poêle où étaient rangés les outils: quatre marteaux, un ciseau et des tenailles. Ayant saisi les tenailles, Ida Markovna se précipita de nouveau vers la fenêtre et arracha le clou. La fenêtre s’ouvrit alors avec facilité. Ida Markovna se pencha dehors et elle put voir ceux qui tombaient du toit s’approcher du sol dans un sifflement.

Dans la rue s’était déjà formé un petit attroupement. On entendait déjà des coups de sifflet, et vers l’endroit où était attendu l’événement se dirigeait sans se presser un milicien de petite taille. Le concierge au grand nez s’agitait, écartant les gens et expliquant que ceux qui tombaient du toit risquaient de mornifler sur leurs têtes.

À ce moment, les deux Ida Markovna, l’une habillée et l’autre nue, penchées par la fenêtre, lançaient des cris perçants en piétinant sur place. Et enfin, les bras écartés et les yeux écarquillés, ceux qui tombaient du toit s’écrasèrent au sol.

Ainsi parfois, chutant des hauteurs par nous atteintes, nous nous écrasons sur la triste cage de notre avenir.