Roman sanglant

de Josef Váchal
relié, 80 gravures sur bois
Date de publication : 8/2/2008
ISBN : 9782970044475
Prix : 21.00 €

« Les intrigues du Roman sanglant s’accumulent sans queue ni tête, dans la tradition du roman populaire qui avait tant plu aux surréalistes. C’est un festival d’humour empreint de la personnalité de son auteur, un assemblage labyrinthique de motifs de romans noirs, fantastiques et exotiques. La fiction la plus fantaisiste y alterne avec des traits autobiographiques tournés en dérision. L’ensemble est présenté comme une étude d’un genre négligé par la critique littéraire, le roman sanglant, mais c’est également une caricature de ce même genre et un miroir de l’absurdité immobile de ses procédés esthétiques, ou des procédés esthétiques en général. » (Hana Voisine-Jechová, Histoire de la littérature tchèque)

Dans la première partie du livre, l’auteur présente une étude sur le roman sanglant en Bohême, livres peu chers et mal imprimés, héritiers de la grande tradition des romans populaires allemands ou français. Ce plaidoyer burlesque présente déjà des fautes de frappe et des illustrations inquiétantes.

La seconde partie est un roman sanglant typique. A mesure que les chapitres s’enchaînent, les cadavres s’accumulent, l'intrigue s'embrouille, les personnages se compliquent, les erreurs typographiques s’affirment, les illustrations s’émancipent du texte. Vers le milieu du roman apparaît son auteur en personne qui nous confie « en direct dans le texte » ses soucis de papier, son angoisse des subventions et son opinion sur les belles fautes de césure. Le Roman sanglant devient un exercice de création artistique totale unique en son genre.

Le Roman sanglant, imprimé à 17 exemplaires en 1924, est devenu pendant la normalisation des années 70-80 un livre culte de la scène alternative tchèque. Il est sorti au grand jour en 1989. Il a été présenté le 19 mars 2008 au Centre culturel tchèque de Paris. Il est également parrainé par Xavier Galmiche, professeur de littérature à la Sorbonne, qui en a signé la postface.

Avertissement au lecteur.

Si je m’attelle à cette tâche un peu ingrate d’écrire une étude sur les «rebuts» de la littérature tchèque, ce n’est pas, je tiens à le faire remarquer, pour le bon plaisir des lecteurs, mais dans le but de réhabiliter ce genre de création romanesque, de le débarrasser du poids des préjugés et de montrer l’importance considérable des romans sanglants pour notre peuple, ainsi que pour mettre en évidence les nobles et importantes qualités morales qui se cachent dans ces manifestations proscrites de la littérature. Bien que de la plus haute utilité, mon travail ne fera pas plaisir aux professionnels de la littérature: d’une part parce que cette étude n’arrivera ni dans leurs mains ni à leur connaissance, d’autre part pour la bonne raison que leurs ailes de géants les empêchent d’aborder ces bas-fonds de la littérature et que d’ailleurs cela ne les intéresse pas. Outre qu’ils ont brûlé les ponts derrière eux en bannissant des bibliothèques les romans sanglants et qu’ils ne peuvent donc plus en prendre connaissance, les disséqueurs de livres de notre époque préfèrent accorder leur attention aux divagations de leurs contemporains plutôt qu’à de vieilles toupies passées de mode. Ils rétorqueront qu’il n’y a pas de valeur culturelle à tirer de cette sorte de littérature à cause du peu de recul dans le temps. Ou bien ils balayeront les questions en déclarant que cette camelote de romans n’est publiée, interminablement étirée, que pour le bénéfice et l’enrichissement de l’éditeur et qu’on n’en peut rien sortir de positif ni d’utile. Ce livre a pour tâche de convaincre les dédaigneux du juste contraire de leur assertion; de corriger leur jugement fait d’ignorance, de parti pris et de suggestion, de même que de réfuter l’opinion fausse et communément admise sur ces ouvrages qu’on traite de torchons. Il est intéressant de constater que les lamentations à l’encontre des mauvaises lectures ne se sont pas tues, alors qu’on n’édite plus (ou très rarement) de romans sanglants; serait-ce que les romans policiers, les Buffalobilles-et-les-indiens prennent la place et surpassent peut-être même en médiocrité toute la littérature de pacotille éditée autrefois? Les lecteurs qui ont au cours des ans dévoré tout ce qui sortait en tchèque (et leur opinion a donc plus de poids que celle d’un godillot qui a de toute sa vie lu tout au plus le Comte de Monte-Christo et Herlock mais qui, par la grâce de la conjoncture politique, siège aujourd’hui dans une commission pour la préservation de la moralité ou pour l’éducation des masses, ou bien d’un bellâtre de la littérature qui use son froc à ausculter le fatras de poussives banalités de nos hommes de lettres socialos ou décadents) me confient souvent leur nostalgie devant le manque d’intérêt et de nerf des livres tchèques actuels qui n’ont plus ni tendances ni morale; disant: «C’est une vraie punition que de lire ces livres d’aujourd’hui! Il n’y a dedans rien de passionnant, rien qui fasse frissonner le sentiment ni qui contente la raison – les personnages qu’on y décrit sont de vrais invalides de corps et d’âme, piaulant sous le harnais de l’amour du prochain, de la société, de Dieu et de la patrie; du respect du passé et de la nation; de tout ce dont l’école et la société leur ont bourré le mou– et ils ne sont là que pour permettre aux auteurs de dépeindre leurs propres états d’âme chétifs et anormaux en les attribuant à leurs personnages. Ils étaient autrement meilleurs, pleins de force et de réel, les romans pour le peuple qu’on éditait autrefois et qu’on appelait sanglants; ah, c’était bien autre chose!» Il y a dans ces mots beaucoup de vrai!

En conséquence, cela apparaît dans une clarté extraordinaire, il est de la plus grande importance, d’une nécessité absolue et du plus haut intérêt de s’occuper aussi de la littérature mise au rebut, et particulièrement des romans pour le peuple édités jusque dans les années quatre-vingt-dix. On sait quels trésors la science moderne tire des ordures jetées à la décharge; combien de vérité et de beauté inutilisées et cachées reste-t-il à découvrir dans les romans sanglants condamnés par les moralistes et autres éducateurs du peuple! Montrer et mettre en évidence la valeur morale du roman sanglant, défendre son existence, le placer sur un juste pied d’égalité avec l’autre littérature, telle est la tâche de ce livre.

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Le roman sanglant, sa définition et son caractère.

Les moralistes, et en général tous ceux qui se piquent et se targuent d’être des esprits de lettre et de culture, appellent roman sanglant tout livre à tendance immorale, rempli de descriptions de meurtres de la dernière bestialité, de crimes, de violences et d’aventures, où sont dépeintes de la manière la plus vulgaire toutes les passions humaines et les penchants vicieux imaginables; ils voient dans le roman sanglant un ramassis de toutes les tares du monde, rien que du mal, et l’exemple de ce qu’un livre ne doit pas être. La manière dont ces romans sont construits désoblige et répugne aux lettrés: l’action relâchée, la matière étirée à l’impossible et à l’infini, sans parler de la charpente de cette construction, la peinture et la description des caractères incomplète et vague, la fadeur des dialogues, des attitudes et des revirements, la chronologie bien souvent désordonnée et les confusions de personnages, les héros qui débarquent en veux-tu en voilà et qui passent l’arme à gauche aussitôt qu’ils deviennent encombrants et que l’auteur n’en a plus besoin, les scènes calculées pour produire sur des lecteurs peu avertis et prompts à s’enflammer les impressions les plus brutales, le manque d’élévation et d’influences propres à renforcer la morale, quantité de germanismes, etc. Il suffit qu’un livre soit mauvais pour qu’ils le qualifient de roman sanglant. Ils supposent que le sang, dans cette sorte de livres, coule à pleins seaux, qu’il s’y amoncelle meurtre sur meurtre, violence sur violence, dépravation sur dépravation; que la vertu et la morale y sont complètement négligées et le mal et la méchanceté exprès grossis et mis en relief. Oh comme ils se trompent, ces naïfs! S’ils appliquaient le nom de roman sanglant à tous les mauvais livres, indépendamment de leurs auteurs et du fait qu’ils contiennent un meurtre ou non, il n’y aurait rien à objecter, mais qu’ils disqualifient du même coup les innocents petits cahiers de lecture populaire si bon marché et si rarement publiés aujourd’hui est une injustice crasse. Il est vrai qu’autrefois ces brochures grouillaient dans nos contrées comme sauterelles en Égypte; il n’était pas rare que les tendres cahiers (dans leurs couvertures brochées de chiffon rose, bleu et vert) deviennent des colosses de 3000 pages, dépassant en épaisseur les pavés les plus respectables de l’industrie du livre; mais leur qualité intrinsèque ne tomba jamais au-dessous du niveau de médiocrité où se situe la plupart des livres tchèques d’aujourd’hui, sans parler de la dépravation des mœurs qu’ils propagent, de concert avec le cinématographe, les sports violents et les lois complaisantes qui laissent pignon sur rue à la racaille. Pour ce qui est du nombre de titres publiés, il est immense. Les romans populaires les plus anciens, ceux des années cinquante et soixante, où fleurit le romanesque le plus échevelé, sont remarquables; plus tard, particulièrement dans les années quatre-vingt-dix, ce sont les sujets de société qui prédominent. Quant à savoir lesquels de ces livres étaient les plus répandus et les plus lus, nous observons que c’étaient les romans sanglants édités en cahiers auxquels, dès que le public s’y intéressait, on pouvait ajouter sans fin de nouveaux épisodes. En Autriche dans les années soixante-dix, le livre le plus colporté et aussi le plus lu était un roman de Th.Scheibe: Prisonnier du château des Anges, décrivant l’emmurement de l’empereur Joseph II au Vatican, d’après des faits réels. Ce roman, pulbié en langue tchèque, par deux fois même, chez l’éditeur Hynek, connut en langue originale plusieurs éditions, atteignant un nombre total de 800000 exemplaires; c’est à dire quasi supérieur au tirage de la Bible. Dans la traduction tchèque, ce roman compte 783 pages et quelques 26 cahiers. Si la lecture en est aventureuse et captivante, ce n’est en aucune façon dû à un nombre élevé de meurtres; bien au contraire, ce livre populaire regorge d’exemples de noblesse, de loyauté et de patriotisme, et il fut pourtant classé parmi les romans sanglants. On reproche aux romans sanglants que leur lecture pousserait une partie peu critique de la société à l’émeute et que les nombreuses descriptions de meurtres exciteraient l’imagination des lecteurs, reproche réfuté par l’expérience, depuis longtemps et ad absurdum. Sans compter que sur cent romans sanglants, je n’en ai trouvé que douze dans lesquels le nombre des meurtres dépassait le chiffre cinquante; et encore étaient-ce tous des romans de brigands où sont comptées aussi les victimes des tueries de masse, lorsque les soldats attaquent les dessoudeurs ou vice-versa. En ce qui concerne les dessoudées soigneusement ourdies et préméditées, j’en ai trouvé, dans les cent romans sanglants, un nombre total de 2400, ce qui nous fait une moyenne de 24 meurtres par livre. Mais parmi ces cent romans sanglants, il s’en trouve aussi plusieurs dans lesquels le nombre de meurtres n’excède pas le chiffre 7, et ce dans des livres de plus de 800 pages. Je sais même des cas où vous atteignez la cinqcentième page sans avoir rencontré la moindre dessoudée pas même en parabole; vous dévorez impatiemment jusqu’à la fin et ah, enfin! Un bête meurtre, un seul, couronne un puissant roman sanglant de 786 pages. Mieux encore: certaines déquillées sont si habilement décrites et traitées, si incapables d’offenser les sentiments, que Jirásek en personne ou quelqu’autre des romanciers réputés ne se tirerait pas avec plus de tact et plus de goût de ces ingrats passages. Quel souci des détails, quelles descriptions osées de for intérieur déchaîné, quand le roman moderne décrit un meurtre; l’auteur, afin de motiver l’acte effroyable, le consolidant avec précaution, à grand renfort de mobiles émotionnels et de psychologie soigneusement étudiée du meurtrier et de sa victime. Il va sans dire que semblable description s’étend sur une quantité de pages et qu’elle laisse, en dépit de sa précision, plus d’un lecteur doté d’un peu d’imagination sur sa faim. Souvent la représentation simple et sobre du meurtre dans un roman populaire sanglant, où l’assassin assomme sa victime sans même savoir pourquoi, est bien meilleure et plus exacte. Dans un roman sanglant qui se respecte, le sang n'est pas un jus bien précieux et lorsque l’acier froid du poignard traverse le cœur d’un quidam ou qu’on lui loge une balle dans le ventre, il ne pleurniche pas comme cela se fait dans les romans décents, mais il trépasse avec tout au plus une imprécation. De même que le meurtrier ne se perd pas en explications sur l’acte qu’il prémédite, de même sa victime quitte ce bas monde sans grand pathos, en insufflant subtilement et délicatement dans le cœur du lecteur la certitude qu’au dernier cahier, le misérable n’échappera pas à son châtiment. On peut passer des heures à rêver sur un roman sanglant, car il ne fait que suggérer et ne dit jamais tout, laissant le champ libre à l’imagination du lecteur. Pareillement à celle des meurtres, la peinture des passions et des fornications est aussi très succincte: souvent bien plus succincte que les passages scabreux du Vieux Testament que l’on lit dans les écoles sans que nul n’y voie d’inconvénient. À l’inverse, les conversations des héros nobles et romanèsques, les serments échangés par les amants, les recommandations des mères, les exemples de conduite à ne pas suivre dans la vie, ainsi que les histoires et déclamations patriotiques, sont en général plus développés. C’est indiscutablement grâce aux romans populaires c’est-à-dire aux romans sanglants et à leur grande diffusion, que la nation tchèque et ses couches du grand public se sont maintenues en vie, sans compter que dans certaines régions (par ex. dans les monts Métallifères), c’était la seule lecture à parvenir aux mains des indigènes: car dans les endroits où l’almanach tchèque et le livre de prière n’atteignaient pas, le colporteur de Hynek se hissait avec son captivant roman Aujourd’hui quand les littératures du monde entier et la nôtre apportent au lecteur, sous le manteau de l’art, de sanglantes sensations et que les cinématographes dilatent la brutalisation du peuple, c’est une absurdité que de rendre les romans sanglants responsables de la dépravation de l’âme. S’il se trouve encore quelque part un juge pour faire cas de la mauvaise influence des romans sanglants, cela prouve qu’il date de la bureaucratie autrichienne, quand elle a déclaré la guerre aux romans sanglants. Les livres historiques présentent en moyenne 80 meurtres sur cent pages, les romans sanglants 1. On voit donc que, pour ce qui est du nombre de morts violentes, les romans sanglants ne sont pas si terribles. Si chaque livre qui comporte un certain nombre de meurtre devait être considéré comme roman sanglant par les dragons de vertu, rares sont les livres qui échapperaient à cette appellation. En conséquence: tous les livres d’histoire, les annales et les chroniques devraient s’appeler dorénavant romans sanglants, car ils grouillent d’assassinats et de mass-massacres. Dans l’Histoire de l’Église du dr. Chrétichon, j’ai recensé sur 3302 pages 48000 meurtres qui se produisirent des temps antiques aux modernes par les soins de la sainte église, des païens et des hérétiques; la description détaillée de toutes ces déquillées fait évidemment défaut. Ces dessoudées – sur les champs de bataille, dans les cachots, sur les échafauds et les bûchers, pour cause de guerre, de persécution, de feu de l’inquisition ou de poisons papaux – sont des évènements réels et c’est l’effroyable vérité, en face des crimes imaginaires des romans sanglants, et pourtant aucun enseigneur du peuple n’aurait l’idée de parler de crimelote et de romans sanglants à propos de ces œuvres. Voyons par exemple la presse quotidienne: combien de descriptions de meurtres, rapportés le plus consciencieusement du monde dans le souci d’attirer l’attention sur les assassinants et les assassinés, sont-elles publiées dans chaque numéro! Le roman sanglant ne peut donc aucunement corrompre le lecteur et l’amener au crime, comme on le considère généralement. Au contraire: il peut, de chaque roman sanglant, tirer l’utile morale que toutes les avanies et souffrances sont à la fin généreusement récompensées et que nul criminel n’échappe à son châtiment, ce que l’on ne saurait affirmer à propos des cas qui se présentent à notre entour dans la vie réelle. La brutalité des romans sanglants? Quelle brutalité? Ce qui se passe quotidiennement autour de nous dépasse en cruauté, en méchant raffinement et en laideur les pauvres banalités de papier des romans sanglants les plus grandioses: la réalité dépasse de loin l’imagination la plus audacieuse. On a beaucoup à redire au mauvais goût et au au mauvais style de l’écriture des romans populaires, mais cela s’explique par des causes précises, notamment la personnalité de l’auteur. Comme on le sait, lorsqu’un éditeur se sentait une vocation particulière pour la publication de romans populaires, il faisait généralement appel à quelque wachmeister blanchi sous le harnais lequel, pour quelques paquets de tabac gris, racontait ou écrivait lui-même toutes les expériences de sa carrière de policier avec les voleurs et les assassins, ainsi que les vols et les crimes d’une certaine importance. À partir de ce matériel, n’importe qui d’un peu dégourdi pouvait alors écrire facilement, selon les modèles éprouvés, un nouveau roman tout à fait sensationnel, surtout s’il avait auparavant emmagasiné l’expérience nécessaire en lisant les romans sanglants déjà parus, alors très répandus et fort divers. Je n’ai aucunement l’intention de rabaisser avec cette explication le niveau littéraire des romans de jadis et de sous-estimer le travail d’un Bambas, par ex., ou les grands mérites d’un Miškovský ou d’autres encore. Alors que le reste de la littérature tchèque se répandait en fadaises, poussait de tendres gémissements ou sombrait dans des attaques de patriotisme épileptique, le roman populaire résistait victorieusement à toutes ces maladies et restait inébranlablement fidèle à son programme: puiser dans les ballades populaires pour présenter des modèles de force et d’action aux yeux du peuple rendu piteux et abruti par les mots d’ordre. L’homme sensé de notre époque sourit avec commisération des fous qui, en d’autres temps, allèrent avec enthousiasme à la ruine et sombrèrent corps et biens au nom de quelque douteuse religion et d’un Dieu encore plus douteux et de médiocre apparence, mais aujourd’hui va grandissant le nombre de ceux qui savent que donner sa vie pour la patrie est plus ou moins du charlatanisme ou une regrettable stupidité suggérée par les conduc- et les séduc-teurs des masses, même si les fanatiques meneurs d’aujourd’hui ont trouvé des nouveaux slogans pour arnaquer le peuple, le socialisme principalement. La prochaine génération, comprenant toute l’absurdité du socialisme et du communisme, sera bien étonnée que quelqu’un ait pu mourir et se sacrifier pour une idée aussi folle, et souvent à seule fin qu’un individu cultivé, doué du sens de la morale et de l’esthétique doive considérer chaque vaurien de banlieue – car c’est parmi les criminels chargés d’une lourde hérédité et imbibés d’alcool que se recrute le plus de bolcheviques – comme son semblable et frère. Les meurtres des romans sanglants sont imaginaires, dans le socialisme ils sont la réalité; visez la Russie! On y purge littéralement les gens de l’esprit de la société honnête et saine d’autrefois, ce même esprit qui se reflète si fidèlement dans les romans populaires sanglants jusqu’aux années quatre-vingt-dix. Et Dieu le Père reste tranquille et impassible devant ces déquillées, tout comme ses représentants sur terre. Ce n’est donc pas le nombre de cadavres, la nature de la mise à mort, le raffinement ou la simplicité du crime, la vraisemblance ou la fantaisie tirée par les cheveux et le manque de descriptions bellement senties qui font bouillir les détracteurs des romans sanglants. On sait qu’il y avait dans la succession de H. Ibsen une vaste bibliothèque remplie de romans sanglants d’où ce grand connaisseur du rude destin des impulsifs tirait une grande partie de son expérience. On ne trouvera bien sûr rien de semblable dans la succession de ceux qui se sont donné pour mission de purger la littérature tchèque de la camelote et de la crimelote; tout au plus les torchons d’écrivains patriotiques publiés par de patriotiques et officielles maisons d’édition ou les détritus littéraires des poètes modernes, catholico-chrétiens ou socialistes. L’objection que les romans sanglants (on appelle aussi ainsi à tort les romans populaires édités en cahier jusqu’aux années quatre-vingt-dix) sont à notre époque chose révolue et que les lire relève de l’anachronisme, ne tient pas, pour la bonne raison qu’on continue de faire la guerre aux romans sanglants et qu’on s’efforce toujours anxieusement d’empêcher qu’ils ne tombent dans les mains du peuple. Il y a à cela différentes raisons, sur lesquelles je reviendrai plus tard. Naturellement la forme du roman sanglant ne convient plus à l’humanité actuelle. La manière désuète de l’ordre social qui voulait que la racaille ait un minimum d’égards pour les gens convenablement habillés, puisqu’elle respectait en eux leur argent, la manière de l’adresse qui voulait que la bonne société se vouvoie et que seules les raclures de la société (à l’exception des amants, des amis et des parents) utilisent le: tu plus intime, les grands contrastes entre riches et pauvres, imbéciles et malins, idéalistes et galapiats, en faibles et forts à bras – tout cela n’est plus de notre sobre époque. Le temps présent apporte dans la littérature d’autres types et modèles complètement différents. Jadis aussi la main de Dieu veillait mieux sur les innocents que la police; aujourd’hui c’est le contraire. Autrefois la vertu triomphait au final et l’opprimé trouvait la félicité – les crapules étaient punies comme elles l’avaient mérité – et l’intrigue la plus aventureuse finissait par se dénouer, la plupart du temps sans intervention des autorités; de nos jours il n’y a pas de cas où la police ne fourre son nez intempestif et pourtant les fripons se portent à merveille, et l’innocence injustement soupçonnée ou persécutée peut abandonner tout espoir que tout est bien qui finit bien. Les jeunes filles innocentes et vertueuses dont il était fréquemment question dans les romans sanglants n’existent plus dans la production actuelle: leur vertu ne résisterait plus à la série de souffrances et d’épreuves qu’elles devaient surmonter pour épouser, à la fin du 120e cahier, un comte ou un duc ou pour finir héroïquement leurs jours avec leur bandit bien-aimé. Dans la littérature d’aujourd’hui, les jeunes filles n’ont pas de raisons ni d’occasions de se soumettre à de si rudes et romantiques épreuves; elles trouvent le bonheur avec le premier imbécile venu, pourvu qu’il ait une bonne situation ou une carte du parti socialiste en poche. Il y a, c’est vrai, d’honorables exceptions particulièrement à la campagne où de pauvres jeunes filles font de bons mariages, comme le décrivent si bien dans leurs romans O. Fastrová ou Bohumil Zahradník Brodský ; mais il est probable qu’ils sont payés par le gouvernement pour adopter ce ton optimiste et conforter la foi des lecteurs dans le triomphe de la bonne cause. Un débauché séduisait-il une innocente jeune fille, c’était jadis l’occasion pour l’auteur d’un tel roman de sortir de sa manche une centaine de personnages qui, jusqu’au cinquantième cahier du roman en question, commettraient deux bonnes douzaines de meurtres suite à cette séduction; aujourd’hui tout cela se termine sans faire de victimes, même dans les romans les plus épais, soit par une réconciliation, soit par une pension alimentaire soit, dans les cas les plus tragiques, par trois vies tout au plus. L’indépendance d’esprit qui régnait dans ces temps-là se manifeste très bien dans la débrouillardise avec laquelle les couches opprimées et injustement lésées faisaient valoir leurs droits à leurs risques et périls, sans aide de l’administration ni de la police. Les individus déçus par la vie se faisaient à la fin brigands pour venger leurs souffrances, ce qui dans nos époques éclairées est d’une réalisation difficile. Il y aurait beaucoup à dire encore sur les excellentes qualités que réserve le contenu des romans sanglants; on pourrait faire l’éloge de leur esprit libéral et authentiquement libre-penseur, de leurs tendances anticléricales, de leur souci de célébrer la force de caractère et les preux héros qui ignorent l’obstacle, quitte à finir sur l’échafaud, mais je laisse cette tâche à l’avenir, et à une plume plus compétente. Les romans sanglants sont issus de l’esprit qui régnait à l’époque de nos grands-pères et de nos pères; mais les propres enfants de leurs pères ne le reconnaissent plus et ne veulent plus s’en réclamer.

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